12 janvier 2010. Le monde découvrait abasourdi les images provenant d’Haïti, petit pays des Caraïbes réputé pour être le plus pauvre des Amériques. Un violent séisme venait de secouer la capitale du pays déjà largement affaibli par des années d’instabilités politique, économique et sociale. Deux ans après ce drame qui a tué près de 300 000 personnes selon les estimations officielles des autorités haïtiennes, la situation est encore loin d’être résorbée. Pour comprendre la genèse de cette crise humanitaire (qui n’est pas uniquement un fruit de la nature, dans la mesure où un même séisme à Tokyo ne ferait pas autant de dégâts humains et matériels), il est nécessaire de revenir sur les fondements fragiles du pays. En outre, il faut également poser la question de la pertinence de l’aide humanitaire massive déployée depuis la catastrophe. De nombreux points sont en effet à soulever si l’on cherche à comprendre pourquoi le pays n’a pas encore réussi à se relever de l’évènement deux ans après, malgré les milliards de dollars de promesses de don déclarés à l’époque par la communauté internationale.

 

Dépendance/indépendance : le paradoxe de l’histoire haïtienne

Haïti, peu en avaient entendu parler avant le séisme, et c’est pourtant la première colonie qui a su faire flancher les forces françaises en 1802 et qui a proclamé de fait la première république noire de l’histoire en 1804. Si —par hasard— on vous aurait appris que la décolonisation avait démarré après la seconde guerre mondiale et bien détrompez-vous. Hélas notre ethnocentrisme historique n’en est pas à sa première omission : allez expliquer à un descendant d’amérindien que Christophe Colomb est le premier à avoir découvert l’Amérique et vous comprendrez. Évidemment il vous sera difficile de retrouver un descendant d’amérindien en Haïti étant donné que la plupart ont été massacrés par les Espagnols peu après leur arrivée. Ces derniers avaient alors décidé de repeupler l’île avec des esclaves amenés d’Afrique. Les français ont récupéré au XVIIème siècle la partie Ouest de l’île, les espagnols ayant abandonné l’espace dépourvu de minerais (la partie Est constitue aujourd’hui la République Dominicaine).

En 1794, l’esclavage est aboli en France suite à la révolte des esclaves qui débute en 1791...en Haïti. Il est rétabli par Napoléon Bonaparte en 1802. Cette même année, Napoléon envoie dans les Caraïbes 30 000 hommes dirigés par le Général Leclerc (l’autre) pour mater la rébellion. Cette dernière s’amplifie et s’organise suite au rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe. Le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclame finalement l’indépendance d’Haïti. En 1825, la France accepte de reconnaître l’indépendance à condition que la nouvelle République lui verse 150 millions de francs-or. La suite de l’histoire est parsemée de coups d’état, d’occupations étrangères (États-Unis 1915-1934) et de dictatures (Duvalier père et fils 1957-1986). En 2004, l’ONU envoie une mission militaire de stabilisation de 10 000 hommes pour remplacer l’armée dissoute quelques années plus tôt. En 2008, le pays peine à faire face à plusieurs cyclones. En janvier 2010 Haïti subit un séisme, une épidémie de choléra (octobre 2010 à aujourd’hui, près de 7 000 morts) et une crise politique (fin 2010-début 2011). 

Ce rapide déroulé montre le paradoxe qui existe dans l’histoire d’Haïti. Le pays est en effet bâti sur une histoire dans laquelle le mot « indépendance » est pièce maitresse, et pourtant il se retrouve nombre de fois soumis à une pression ou une dépendance étrangère. Aujourd’hui, même si le pays est souverain dans les écrits, il reste soumis à une perfusion étrangère qui s’est largement accentuée depuis le séisme et dont la légitimité est critiquée par la population. La présence des casques bleus de l’ONU a, quant à elle, largement été remise en cause suite à l’introduction malheureuse de l’épidémie de choléra en Haïti par le biais d’un camp népalais des soldats de l’ONU.

 

Présence internationale en Haïti : ses apports et ses effets pervers

L’argent est peut-être un des enjeux principaux du problème actuel,c’est de là en effet qu’en vient une bonne partie et c’est de là également qu’il se résout (mais pas seulement). La manne financière générée par l’aide humanitaire ou l’aide au « développement » apporte autant d’effets pervers que de bienfaits. Le gâchis (inestimé par omission) est visible lorsque l’on additionne l’argent déversé dans les salaires des expatriés, les véhicules de fonction ou les logements de ceux-ci. Outre l’indécence et l’inégalité de traitement que peuvent ressentir les haïtiens en voyant défiler le « blan* » dans ses gros 4x4 climatisés, il faut savoir que seule une petite partie vient finalement participer à l’économie du pays (offrant du travail à quelques haïtiens —qui restent cependant largement sous-payés—, et faisant marcher le tourisme interne, le commerce...). La grande part de cet argent semble aller soit entre les mains des riches propriétaires d’entreprise ou de logements (loués pour des fortunes aux ONG étant donné la rareté des habitations en bon état), soit directement sur des comptes bancaires en occident, cela sans parler des probables détournements de fonds qui accompagnent généralement ce genre de situation. En outre, les bénéficiaires étant ceux-là même qui instaurent les règles, il est difficile de s’attendre à un changement interne rapide et conséquent des pratiques (légales ou illégales) en vogue actuellement.

Fort heureusement il n’y a pas que des abus, et malgré tout, les avancées sont là même si on peine à les voir. La présence étrangère est, par ailleurs, nécessaire dans la mesure où tous les domaines sont à reconstruire, voire à construire pour certains. De nombreuses actions ont permis de palier à l'urgence critique de la période post-séisme et de l'épidémie de choléra mais la problématique de la reconstruction est bien plus complexe dans la mesure où le pays seul ne dispose pas pour le moment des ressources nécessaires pour prétendre pouvoir se reconstruire dans les plans qui sont les siens. Il est donc nécessaire de penser dès maintenant à réguler correctement les actions des non-haïtiens afin de favoriser un développement par la formation et l’éducation et non pas par la tutelle ou la perfusion étrangère. Haïti doit non seulement être reconstruite un maximum par les haïtiens (évidence largement admise) mais surtout POUR les haïtiens et leurs intérêts, et je parle là de la population haïtienne dans son ensemble et non pas de la minorité dirigeante qui soigne déjà largement les siens.

 

La République d’Haïti n’est pas maudite

Et cette régulation passera par la reconstruction de ce qui se veut le pilier d’une république démocratique : la souveraineté du peuple. Vient alors le problème de la faiblesse de l’État haïtien. La reconstruction du pays est aujourd’hui partagée entre les entreprises privées, les ONG, les institutions internationales et les églises. L’État n’est pas capable de réguler tout ce flot d’acteurs, qui axent généralement leur politique selon des intérêts précis et forcément divergents. Il n’y a pas de plan global de reconstruction, malgré des programmes de coordination comme la Commission Intérimaire de Reconstruction d’Haïti (CIRH). Enfin, comme l’ont montré les difficultés du nouveau Président à former un gouvernement malgré l’urgence, l’inertie d’un tel système risque d’être longue et douloureuse, notamment pour les victimes qui n’ont pas encore eu l’occasion de quitter les camps de réfugiés de la capitale et de ses alentours. Cependant l’espoir sur lequel repose la légitimité du Président élu l’année dernière est grand, et malgré la présence d’une opposition au parlement, Michel Martelly semble faire son possible pour le pays qui l’a porté au pouvoir à la suite de grandes manifestations populaires contre des fraudes électorales fin 2010/début 2011.

La République d’Haïti n’est donc pas maudite, quoiqu’en disent certains. Elle est le fruit d’une suraccumulation de conflits d’intérêts entre ses dirigeants, les nations, les ONG, les églises... C’est un exemple on ne peut plus criant d’un système où chacun cherche à imposer on point de vue cela au détriment du peuple, qu'il y ait ou non les meilleures intentions du monde. Haïti saura se relever car son histoire, sa culture, sa peinture, sa littérature, sa musique, sa sculpture démontrent la non-résilience et la puissance créatrice de son peuple. Mais il est nécessaire de présenter au monde cette autre facette d’Haïti, bien plus complexe que celle présentée par certains médias généralistes qui étiquettent Haïti à une simple image de catastrophes et de misère. Aussi permettez moi cet hommage à Haïti, aux disparus du 12 janvier, aux blessés, aux survivants, aux aidants, à tous ceux qui m’ont fait découvrir la richesse implicite du pays, celle qui ne saute pas aux yeux, qui ne s’achète pas.

 

Ange Chevallier

 

 

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L'intérieur de la cathédrale Notre Dame, à Port-au-Prince,
plus d'un an après le séisme du 12 janvier 2010.

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