Le 23 décembre dernier, Valérie Pécresse affirmait aux grandes écoles sa volonté de les pousser à accepter 30% d’élèves boursiers à leurs concours réputés pour être très sélectifs. À première vue on croit voir là un geste de générosité visant à rétablir l’égalité des chances chère aux valeurs républicaines, mais ne s'agirait-il pas plutôt d’un cache misère de ce système dit «méritocratique»?

 

L’égalité des chances, un idéal républicain.

La méritocratie et le concept d’égalité des chances sont des valeurs très chères à la République. Elles sont aussi martelées avec amour par notre président actuel. À vrai dire son sérieux à ce propos a été étranglé par la candidature avortée de son fils (qui ne possède que le diplôme du bac) à l’EPAD. Je ne m’étendrai pas plus sur ce sujet. Reprenons.

L’égalité des chances, c’est la possibilité pour tout individu de la société française, quelque soit son origine sociale, sa couleur de peau, son origine culturelle, sa taille, son poids, son sexe etc. d’accéder aux plus hauts échelons de la société s’il s’en donne les moyens, s’il travaille. Évidemment cela reste pour le moins théorique. On s’aperçoit hélas qu’il existe des facteurs qui empêchent les fils et filles des classes populaires de se hisser vers le haut même en travaillant dur. Ces facteurs ont été définis par le sociologue Pierre Bourdieu comme tels: le capital culturel (un ouvrier aura moins de culture et de savoirs à transmettre à son fils qu’un instituteur ou un médecin), le capital économ ique des parents (un ouvrier ne pourra pas payer à sa fille le soutien scolaire que pourra se payer le fils d’un avocat ou d’un médecin) et enfin le capital social (les contacts d’une mère employée apporteront moins de chance à son enfant d’être pistonné que les contacts d’un cadre ou d’un Président de la République).

Autant dire que même si un fils d’ouvrier se voyait être dans la même classe qu’un fils de cadre du CP à la Terminale, le fils de cadre aurait plus de chance d’aller en grande école que le fils d’ouvrier pour des raisons financières, culturelles et sociales. Tous les politiques sont au courant de cela et, malgré une forte volonté d’éradication de l’inégalité dans les années 70, personne n’a encore su (ou voulu) réformer l’école pour palier à ces problèmes. Il persiste d’ailleurs toujours l’existence d’écoles privées (donc payantes) réservées de ce fait aux plus fortunés qui vont à l’encontre de ce principe républicain de l’égalité des chances.

 

Démocratisation quantitative.

Aucun politique n’a réussi à palier à ces problèmes et pourtant ils ont essayé. À vrai dire on ne peut nier de réelles avancées: en 2009, 66,4% d’une classe d’âge a obtenu le bac, c’est à dire qu’il n’y a plus que 33,6% des jeunes qui n’accèdent toujours pas au baccalauréat: une avancée remarquable quand on sait que 41,1% n’y accédaient pas en 1994, 15 ans avant et, encore plus tôt en 1945 seulement 4% accédaient à ce diplôme (fortement élitiste à l’époque). Cette hausse du taux d’obtention du bac c’est ce qu’on appelle la démocratisation quantitative de l’école. Hélas cela n’empêche pas les enfants des milieux populaires de continuer à se voir occuper les métiers du bas de l’échelle (revenus plus faibles, reconnaissance plus faible) avec la faible rémunération et le chômage qui vont avec.

Si 66,4% de la classe d’âge du début des années 90 a obtenu le bac, cela ne signifie pas pour autant que l’on s’approche de l’égalité des chances: malgré le fait qu’il y ait beaucoup plus d’enfants des milieux moins favorisés obtenant le bac aujourd’hui, on ne les retrouve pas dans les grandes écoles (une bonne partie arrêtent après le bac, quelques uns vont à l’université, plus ouverte). C’est cela que tente de palier Mme Pécresse avec sa politique de quotas de boursiers: le but étant de favoriser l’entrée des élèves moins aisés dans les grandes écoles. Celles-ci s’y sont ouvertement opposé en craignant une baisse du niveau dans leurs écoles. Mme Pécresse a, depuis, précisé qu’il ne s’agissait pas réellement de quotas mais d’objectifs à atteindre.

 

Le cache misère de la méritocratie.

Et c’est là qu’on peut être facilement dupés. À première vue cette annonce montre une volonté de tirer vers le haut les enfants les plus défavorisés mais lorsque l’on s’y penche un peu plus, on constate qu’il ne s’agit que d’une annonce de défaite de la méritocratie. Les grandes écoles ont raison de craindre une baisse de niveau: les forcer à avoir un quota de boursiers ne va pas faire augmenter le niveau des élèves en milieux défavorisés! De plus, cela n’aiderai qu’une minorité d’élèves et laisserai tous les autres à la rue. Cette politique de quota se révèle donc être une politique défaitiste. Au lieu de tirer les élèves défavorisés vers le haut, on facilite l’entrée des hautes écoles (donc on accepte des étudiants ayant un niveau plus faible) pour pouvoir accepter 30% de boursiers. Est-ce que cela leur permettra d’obtenir le diplôme terminal, c’est une autre question.

L’initiative de Science-Po Paris de proposer un cursus spécial ZEP dans ses filières est intéressante: on propose de rattraper le niveau avec un enseignement spécifique. On accepte la différence de niveau sans complexe pour permettre aux plus en difficulté de réussir au concours terminal. Cette politique est peut être une solution envisageable mais elle doit en aucun cas n’être offerte qu’à partir des études supérieures car le problème vient de l’amont, c’est au collège, en primaire voire dans la prise en charge des très jeunes enfants que tout se joue réellement. Il est évident que la politique actuelle d’effort budgétaire consistant à supprimer des postes va à l’encontre d’une assistance aux familles en difficulté (qui ne peuvent se payer d’assistante maternelle par exemple ou de cours particuliers, de «Médisup» etc.) mais la politique consistant à faciliter l’entrée aux grandes écoles n’est pas non plus bienvenue car elle masque les défauts du système éducatif en amont.

 

Comme le dit Alain Cadix dans un article paru dans Le Monde, «l’ascenseur social ne démarre pas au 15e étage». Mme Pécresse semble avoir une nouvelle fois compté sur l’effet d’annonce: on propose quelque chose qui semble aller dans bon sens puis on se rétracte. Le système scolaire français est dans une impasse, certaines zones d’éducation soit-disant prioritaires sont délaissées et on peine à voir le bout du tunnel. Mais l’état prévoit 16 000 suppressions de postes cette année, tout va bien dans le meilleur des mondes.

A.C.

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Jean Sarkozy et Nicolas Sarkozy